L’immigration, « coût » ou « bénéfice » ?

Publié par Alain GAGNIEUX le 12 novembre 2013 dans la catégorie Actualités, Migrations et itinérances

Samedi 9 novembre sur Facebook.

Je trouve dans mon fil d’actualité un document intitulé Les sans-papiers touchent, les Français trinquent (ci-dessous), mettant en parallèle la courbe de l’Aide médicale aux étrangers (AME) de 2001 à 2013 (en nombre de bénéficiaires) et celle de la pauvreté de 2001 à 2011 (en millions de personnes).

migrations_coût

Très agacé, je riposte immédiatement avec le commentaire suivant :

Il est facile de mettre en regard deux courbes qui offrent le même profil. On a ici l’exemple typique de l’amalgame de tout et n’importe quoi. Car point n’est besoin d’avoir fait des études en économie pour voir qu’il n’y a aucune corrélation entre l’évolution de l’AME et celle de la pauvreté en France. Comment peut-on entretenir ce fantasme qu’en boutant hors de France les « indésirables » on aura réglé le problème de la pauvreté ? Encore une fois, ne nous trompons pas de cible : l’évasion fiscale évaluée au minimum à 60 milliards de francs par an, c’est 1700 € par foyer fiscal. À côté de ça, l’AME (22 € par foyer fiscal) est une broutille.

Et voici ce qui m’est aussitôt répliqué :

Vivez avec le minimum et vous verrez si vous tenez le même discours. 22 € c’est peut être une broutille pour vous, mais ça représente 1 mois de pain… N’est-ce pas légitime pour ces Français qui crèvent aujourd’hui de penser qu’on leur retire le pain de la bouche pour donner à une majorité d’étrangers qui profitent du système ? Bien entendu, c’est tellement facile de se faire traiter de raciste dans ces cas-là ! C’est bien beau de crier au loup, mais il y a des Français mendiants devant le Prisu, je suis certaine que vous ne leur donnez même pas 10 balles alors que les mafieux étrangers qui font faire la manche aux gosses, ça par contre, ça vous inspire de la pitié ! C’est à se demander si vous aimez votre pays et vos patriotes au moins autant, ou si vous êtes anti-français et racistes vous-mêmes… En temps de guerre, on appelle les gens comme vous des collabos et on les rase sur la place publique. Rigolez pas, ça risque fort d’arriver très vite vu la tournure que prennent les événements, y en a marre de tout ça. Une bonne guerre relancerait très probablement une reprise économique après tout.

J’ai fait le choix de ne pas répondre à cette diatribe rageuse, préférant rédiger ce modeste billet.

Cette invective à l’égard de « ces étrangers qui mangent le pain des Français » (antienne ô combien séculaire !) a au moins le mérite de me renvoyer à quelques récentes publications évoquant le « coût » de l’immigration.

Je commence par une étude citée par ATD Quart Monde, laquelle met en évidence l’impact budgétaire net de l’immigration en France en 2005 : un coût de 68 milliards d’euros et des recettes de 72 milliards d’euros, cela fait un « bénéfice » de 4 milliards d’euros [1].

Certes, ces chiffres datent de huit ans, donc d’avant la crise de 2008. Aussi vais-je me tourner vers le rapport annuel de l’OCDE sur les migrations internationales publié le 13 juin dernier [2]. Les données présentées – concernant l’ensemble des pays européens ainsi que l’Australie, le Canada et les États-Unis – révèlent globalement un impact fiscal de l’immigration égal à zéro.

En France, selon ce rapport, la contribution moyenne des ménages étrangers en matière de fiscalité directe est négative (environ – 1 200 euros [3]). En revanche, elle est très largement positive (+ 9 000 euros) chez les ménages mixtes, mais elle l’est beaucoup moins dans les foyers fiscaux où le chef de ménage est né en France (+ 2 000 euros). Les auteurs de ce rapport en fournissent l’explication suivante :

les contributions nettes ne sont négatives que dans un certain nombre de pays d’Europe orientale accueillant une faible population immigrée, ainsi qu’en Allemagne, en France et en Irlande. Dans tous ces pays à l’exception de l’Irlande, la population immigrée est relativement âgée et, partant, surreprésentée parmi les bénéficiaires de pensions de retraite.

Effectivement, notre pays abrite – pas toujours dans les meilleures conditions, loin de là – de nombreux migrants retraités, notamment ceux qui ont travaillé toute leur vie sur les chantiers de nos grands ensembles, dans nos usines et nos exploitations agricoles. Pouvons-nous oublier que c’est en grande partie sur ces « étrangers » qu’ont prospéré nos Trente Glorieuses ?

En ce qui concerne le coût de la protection sociale des étrangers résidant sur notre sol, deux économistes, Xavier Chojnicki et Lionel Ragot, mettent en évidence un effet de structure par âge selon lequel « notre système de protection sociale est pour l’essentiel ascendant, c’est-à-dire qu’il concerne des transferts allant des actifs vers les inactifs, c’est-à-dire majoritairement vers les retraités ». En conséquence,

ce qui importe est donc la contribution des immigrés et de leurs descendants sur l’ensemble de leur cycle de vie. Ainsi, si l’on reproduit à l’horizon de plusieurs décennies la politique migratoire actuelle, où 70% des nouveaux entrants ont moins de 30 ans, le bilan dynamique pour les finances publiques est légèrement positif du fait de l’apport perpétuel d’individus d’âge actif.

Et ces deux économistes de conclure : « les véritables enjeux de l’immigration ne se situent donc pas dans le champ économique. Ils se situent dans le champ politique et identitaire » [4].

Ce billet n’est qu’une modeste réponse à cette question récurrente du « coût » de l’immigration. Retenons cependant que ce sujet est le plus souvent abordé de manière tendancieuse, faussement argumentée, voire acrobatique (voir l’exemple de l’AME ci-dessus). Toujours ce stéréotype de « l’étranger profiteur du système », qui participe de cette dénonciation de « l’étranger qui mange le pain des Français » ! Dont on use bêtement et méchamment depuis plus de 120 ans, à chaque fois que notre société connaît la crise.

À cet égard, la logique économique a déjà été poussée trop loin. En effet, les chômeurs et les pauvres (le « cancer de notre société », dixit l’UMP Laurent Wauquiez) sont maintenant pointés du doigt. Au tour bientôt des retraités, des handicapés et des malades. Et c’est ainsi que nous aurons fini par mettre à bas la notion même de justice sociale dans notre pays.

Notes :

1. Xavier CHOJNICKI et Lionel RAGOT, On entend dire que l’immigration coûte cher à la France. Qu’en disent les économistes ?, Paris, Les Echos/Eyrollles, 2012, in En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, ATD Quart Monde, 2013, p. 108.

2. Perspectives des migrations internationales 2013, OCDE, 2013.

3. Notons que le déficit dépasse les 5 000 euros en Allemagne et en Pologne.

4. Xavier CHOJNICKI et Lionel RAGOT, Pour les économistes l’immigration n’est pas un problème, Telos, 2012.


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