Lettre du 8 avril 1946

460408En mer, le 8 Avril 1946

Mes très chers parents, ma très chère sœur,

Je profite de notre prochaine escale à Aden pour écrire une lettre qui je pense vous fera certainement plaisir. Il est exactement 13h35. La chaleur devient accablante; il est vrai que nous voguons depuis hier à 16h24 au sud du Tropique du Cancer c’est à dire dans la zone tropicale nord. Ce samedi 6 à 7 heures du matin nous étions en vue de Suez. Puis notre bateau s’engagea dans une Mer Rouge calme; nous pouvons la comparer à un grand lac dont la surface serait largement plissée par une petite brise. En Mer Rouge à notre droite s’étend L’Afrique et à notre gauche l’Arabie. De nombreux bateaux anglais et hollandais nous croisent. Le lendemain matin, dimanche 7, nous [illisible] pour la première fois la terre tropicale. Le soir, la nuit tombée, au sud nous pûmes contempler la Croix du Sud. Ce jour lundi 8, la chaleur est vraiment accablante. Des marsouins et des requins suivent le sillage du bateau. A 11h20 nous croisions un porte-avion britannique qui par morse nous souhaite « Bon voyage ».

A part cela tout va très bien. Nous ne nous ennuyons pas trop à bord. La mer est calme et le mal de mer est inexistant. La nourriture est excellente. Un seul point noir: il est très difficile le soir dans sa cabine malgré le ventilateur. Nous prenons deux douches par jour: une le matin au réveil et une le soir avant le coucher. Le matin nous admirons la beauté de la mer ou nous lisons quelques revues ou brochures au séjour. L’après-midi même programme. Mais malgré cela l’ennui est [illisible] tant. Un rien nous amuse (poisson-volant, requin, marsouin, passage d’un bateau). La musique du régiment nous offre presque tous les soirs un concert et en cours de journée le Régiment organise entre les légionnaires des tours de chant, des courses en sac, etc…des tombolas. En tout cas ce voyage est fort instructif et en admirant toutes ces beautés je ne regrette pas mon volontariat pour l’Indochine.

Et vous mêmes que devenez-vous dans ce Villemomble banlieusard ? […] Mademoiselle Yvette doit se préparer à son examen de fin d’année: j’espère qu’elle aura à cœur de le travailler sérieusement et de faire honneur, non pas à son frère qui n’a jamais rien fait de ses dix doigts à l’école, mais aux espérances de tout le monde.

D’après les nouvelles reçues nous devons faire escale aux Indes Néerlandaises et il nous sera possible de descendre à terre. Nous attendons tous avec grande impatience ce doux instant qui nous permettra de re-fouler ce brave plancher des vaches, en attendant celui d’Indochine où nous vivrons deux ans et demie. Autour de moi, ces messieurs écrivent, lisent, rêvent en fumant de ces bonnes cigarettes égyptiennes que nous avons pu acheter à Port-Saïd, ou encore jouent au bridge et aux échecs.

Je joins à cette lettre des photos prises quelques jours avant notre départ d’Aubagne1. Au dos vous pourrez en lire la légende. Conservez-les précieusement. Ce seront plus tard des souvenirs que je regarderai avec plaisir.

J’ai envoyé à Port-Saïd une lettre à Grand-Mère de St-Usage, une au Commandant Henry et une à vous . J’espère que vous l’avez reçue.

Je termine cette courte lettre en espérant qu’elle vous trouvera en excellente santé et en vous embrassant tous bien fort.

Serge

1. Photo égarée

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