Lettre du 17 juin 1946

Ateliers de Di An (1), le 17 juin 1946

Mes très chers parents, ma très chère sœur,

J’ai reçu ce matin par le courrier deux lettres de vous. Le courrier marche maintenant très bien. Vos lettres mettent environ dix jours pour m’arriver. J’ai reçu de même dernièrement un télégramme de vous me disant que vous vous portiez tous très bien et que vous m’aviez envoyé onze lettres. Ce télégramme était sans doute la réponse à quelque lettre dans laquelle je me plaignais de ne rien recevoir de vous. En effet je suis resté plus de deux mois sans nouvelle mais maintenant elle m’arrivent très régulièrement et chaque distribution de courrier j’ai la chance et la joie de recevoir des nouvelles de vous (2). Ne vous faites plus de mauvais sang à ce sujet-là. A part cela je ne peux signaler d’événement sensationnel si ce n’est que le 1er juillet je pars à Saïgon suivre un stage de radio de trois mois. Je serai de retour à la compagnie le 30 septembre. Cela m’ennuie beaucoup car j’aurais préféré garder le commandement de ma section. Il est vrai que cela n’est pas encore tout à fait sûr car le Capitaine ne veut pas me lâcher et tente tout ce qui est en son pouvoir pour me garder. Mais je ne crois pas qu’il y arrive car c’est un ordre du chef de bataillon. Enfin, nous verrons. Notre vie de « bledard » continue toujours au même rythme. J’ai reçu ce matin une lettre désabusée de Matras qui va quitter son sanatorium pour en rejoindre un autre dans la Forêt Noire. Il ma parle entre autre de tout ce qui se passe d’anormal en France (3). Je suis bien content d’être ici car je ne vois pas tout cela. Je me demande de temps à autre pourquoi nombre de héros sont morts. Enfin, espérons quand même que cela ira mieux avec le nouveau gouvernement. Et le ravitaillement, est-il toujours aussi mauvais ? Pourtant on ne peut pas dire que ce sont les Allemands qui s’emparent de tout ; ils ne sont plus là. Mais le marché noir les a remplacés avantageusement. Qu’attend-t-on pour mettre en prison tous ces affameurs professionnels qui profitent du malheur de leur patrie pour se remplir les poches ?

La santé pour le moment est excellente. J’espère que cela continuera. Et de votre côté ? Mademoiselle Yvette doit « buriner » à outrance son examen de fin d’année. Je lui souhaite grand succès. Et toi, maman, que deviens-tu ? Toujours plongée dans la couture. Maintenant Yvette pourra te donner des leçons et t’aider (4). Et papa, son jardin rapporte-t-il convenablement ? Les fraises doivent être bonnes. Je ne suis pas jaloux car de mon côté je ne manque pas de fruits (ananas, bananes, mangues, mangoustans et fruits de conserves anglaises et américaines). La nourriture est toujours abondante et excellente. Les cigarettes ne manquent pas, mais nous n’en recevons pas beaucoup puisque la ration réglementaire est de 7 cigarettes par jour. Nous en fumons hélas bien davantage dans notre vie de broussard.

Avez-vous revu le commandant Henry ? Croit-il que ma citation va sortir prochainement ? Je ne l’attends plus maintenant. Pourtant je l’avais méritée. Enfin nous verrons.

Je termine cette courte lettre. Il est 20h45. Il est l’heure d’aller se coucher. J’espère que cette missive vous trouvera en excellent santé. Je vous embrasse tous bien fort.

Serge

Notes :

1Non localisé. Je ne suis pas sûr de l’orthographe (ou Mi Au, ou Mi Mu).

2Ayant fait moi-même un séjour de trois ans dans l’armée je peux confirmer que le courrier est pour le soldat le moment le plus important de la journée. Il conditionne par conséquent le moral des troupes, ce qui explique les efforts entrepris par les autorités pour assurer son acheminement régulier.

3Le contexte politique : par le référendum du 5 mai 1946 les français ont refusé le projet de constitution. Le général de Gaule quitte donc le gouvernement et le 2 juin 1946 une Assemblée Constituante est élue.

4Dans mes premiers souvenirs d’enfant, six ou sept ans après ce 17 juin 1946, il y a les séances de couture qui réunissaient ma mère et ma grand-mère dans la salle à manger. Sous la table, ne voyant que le bas de leurs jambes, je jouais en toute quiétude, les entendant en arrière-plan de ma conscience s’affairer autour de leurs patrons.

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