Des « nomades » internés à Arc-et-Senans de 1941 à 1943

Publié par Alain GAGNIEUX le 10 août 2008 dans la catégorie Migrations et itinérances, Seconde Guerre mondiale

Étape préliminaire : la forêt de Chaux (Jura)

Le 24 juin 1941, dans la forêt de Chaux, sur la route du Grand Contour, à 5 km d’Étrepigney (Jura). Deux maisons forestières au milieu d’une grande clairière : le Châtelain et la Châtelaine, ainsi qu’une baraque. Ce lieu habituellement si calme est aujourd’hui empli du tumulte de plusieurs dizaines de personnes accompagnées par des gendarmes. Sept ou huit hommes et une majorité de femmes et d’enfants. Avec presque rien pour bagage.

Le Châtelain et la Châtelaine en mai 2006

 

Qui sont ces gens que l’on conduit ici ? Il s’agit vraisemblablement de Tsiganes [1], plus précisément de Manouches originaires d’Alsace [2], de ces perpétuels voyageurs dont l’instabilité géographique pose problème aux États depuis des temps immémoriaux. Ainsi, dès le début de la guerre – comme déjà à l’approche de précédente – on craint que les nomades ne soient des espions à la solde de l’ennemi.

En conséquence, un décret du 6 avril 1940 [3] interdit non seulement leur circulation pour toute la durée de la guerre, mais aussi leur « enjoint de se rendre dans une localité où ils seront tenus à résider sous la surveillance de la police », cette localité étant fixée pour chaque département par arrêté du préfet. Mais six mois plus tard ces dispositions deviennent caduques : une ordonnance allemande du 9 octobre 1941 décide l’internement pur et simple de tous les nomades.

La loi de 1912

En 1895, 25 000 nomades voyageant en roulotte sont recensés par la gendarmerie française. Inquiets, les pouvoirs publics font constituer des brigades mobiles chargées de repérer ces « indésirables » et de les reconduire à la frontière.

La loi du 16 juillet 1912 crée un système discriminatoire et disciplinaire, dont l’objectif est d’atteindre un groupe ethnique déterminé, les Bohémiens ou Tsiganes. À juste titre, cette loi fut taxée de xénophobe. Sont ainsi considérés comme nomades les étrangers qui circulent en France sans y avoir de domicile ni de résidence fixes, ainsi que tout individu, même de nationalité française, qui circule en France sans y avoir de domicile ni de résidence fixes, à moins qu’il n’exerce une profession « foraine ». Cette loi prévoit la possession obligatoire d’un « carnet anthropométrique d’identité » dont l’absence est sanctionnée par trois mois à un an de prison. Le séjour dans une commune reste subordonné à la présentation du livret au commissariat de police, à la gendarmerie ou à la mairie, tant à l’arrivée qu’au départ. À titre d’exemple, le carnet anthropométrique d’un membre de la famille Reinhardt, délivré le 25 avril 1923, enregistre pour la période du 26 avril 1923 au 13 novembre 1929 le passage dans près de 700 communes, soit environ 1 400 visas. Exception faite des périodes d’hivernage, cela représente en moyenne 1 à 2 contrôles par jour.

Le carnet anthropométrique d’identité ne sera supprimé qu’en 1969.

Pour la Franche-Comté, la Feldkommandantur de Besançon disposait dès novembre 1940 du recensement de 65 nomades : 28 dans l’arrondissement de Besançon, 19 dans l’arrondissement de Belfort, 12 et 6 dans ceux de Dole et de Montbéliard [4].

C’est le 21 mai 1941 que le Feldkommandant Reichardt ordonne aux préfets du Doubs et du territoire de Belfort de rassembler tous les nomades de leur secteur « dans un endroit qui est facile à surveiller par la gendarmerie française […] de manière à ce que les roulottes soient rangées à un endroit déterminé ».

Le 18 juin 1941, le préfet du Doubs, « comme suite à l’ordre qui lui a été notifié par la Feldkommandantur 560 » décide de « rassembler ces nomades dans la clairière se trouvant près des maisons forestières du Châtelain et de la Châtelaine, dans la forêt de Schaux [sic], sur la route du Grand Contour, au carrefour de la route d’Étrepigney ». Le préfet charge le capitaine Picot, commandant de la section de gendarmerie de Dole [5], d’organiser la surveillance du camp ainsi que le déplacement des nomades. Ils « devront se rendre sur place par leur propres moyens, c’est à dire en utilisant les roulottes dont ils disposent ». Pour les autres, le transport « devra s’effectuer par chemin de fer (gare la plus proche : Arc-et-Senans dans le Doubs) ».

Pourquoi la forêt de Chaux a-t-elle été choisie pour le regroupement des nomades de la région ? Il semble que la proximité du site avec la ligne de démarcation devait faciliter la surveillance. Pour l’administration des Eaux et Forêt, il y avait aussi l’opportunité d’embaucher les hommes valides comme manœuvres dans les exploitations forestières [6].

Le capitaine Picot, dans son rapport du rapport du 25 juin, indique qu’«à la date du 24 juin, deux groupes de nomades avaient rejoint le lieu de rassemblement, soit un groupe de 25, et l’autre de 19 nomades» et « que d’autres groupes sont actuellement en route ». Le transport du groupe en provenance du territoire de Belfort a été effectué « au moyen de camions, aucun des intéressés ne possédant de roulotte ». Les autres sont certainement venus par le train jusqu’à la gare d’Arc-et-Senans. Pour les surveiller, cinq douaniers ont été installés la veille dans l’une des deux maisons forestières.

Ainsi, dans le plus grand dénuement, 44 personnes sont déportées au milieu de la forêt de Chaux.

Dans son rapport du 25 juin, le capitaine Picot ne tarde pas à décrire « les réelles diff icultés qui se sont manifestées relativement à l’organisation du camp ». Les deux groupes arrivés le 24 juin comprennent presque uniquement des femmes et des enfants et « ne disposent d’aucune roulotte. Une vingtaine d’entre eux ont pu être logés dans la baraque prévue à cet effet, les autres, bien que peu pourvus en matériel de campement [7], sont installés en plein air dans la clairière. Il est donc certain qu’il n’y aura pas assez de place au Châtelain pour loger les nomades qui n’auront pas de roulotte. »
Le ravitaillement est difficile. Le camp ne dispose que d’une camionnette et « les ressources des villages voisins sont faibles ». La plupart des nomades n’ont que très peu d’argent et sont dépourvus de tickets d’alimentation. Par conséquent, la nourriture est insuffisante et le lait manque aux enfants en bas âge. En outre, l’eau fournie par deux puits est de qualité douteuse. S’étonnera-t-on que, la nuit venue, des inconnus viennent marauder autour des maisons des villages environnants ?

Du côté des cinq douaniers chargés de la surveillance, le moral est « assez bas ». Ils sont loin de leur famille, mal installés, sans arme et le téléphone le plus près est à Étrepigney. La gendarmerie, quant à elle, n’a aucun moyen automobile pour assurer le contrôle du camp et la surveillance aux alentours.

Aussi, dès le lendemain de l’arrivée des nomades, le capitaine Picot demande-t-il au préfet « que l’organisation de ce camp soit étudiée à nouveau en vue de son amélioration, ou mieux, que l’on envisage son transfert dans un autre lieu moins défavorisé ». Il propose au préfet de réinstaller les « nomades à Arc-et-Senans, dans les baraquements des Salines, où ont été cantonnés pendant longtemps des réfugiés espagnols ».

Il signale à cette occasion « que dans le premier groupe de nomades arrivés au camp, une femme [était] sur le point d’accoucher ; en raison de l’extrême urgence, elle a été conduite au plus près à Étrepigney ; mais tout le groupe des 25 nomades l’y a suivie peu après, sous prétexte de l’accompagner et de la soigner. Le maire d’Étrepigney a pris les dispositions nécessaires pour héberger temporairement ce groupe et assurer sa subsistance ». A priori, il ne faut voir dans cette « expédition » aucune intention de provocation ou de fuite. En effet, l’accompagnement par toute la famille du malade ou de la future accouchée est une pratique courante chez les Tsiganes. Cependant, nous ne disposons pour le moment d’aucune autre information concernant cet incident. À Étrepigney, le registre des délibérations de la commune n’en fait pas état et aucune naissance « étrangère » n’a été enregistrée.

Trois semaines plus tard, le capitaine Picot relance le préfet du Doubs et le sous-préfet de Dole, car le logement des nomades présente toujours les mêmes difficultés : « cette situation acceptable dans la période actuelle de beau temps et de sécheresse, deviendra très difficile par mauvais temps ». D’autre part, si « le ravitaillement s’effectue tant bien que mal », le chef de poste rapporte qu’il a « entendu à maintes reprises des enfants ‘pleurer la faim’ ».

Toutefois, des améliorations sont constatées en ce qui concerne la surveillance et le contrôle : renforcement de l’effectif du poste, meilleure installation du personnel douanier, la gendarmerie de Dole dispose d’un véhicule de liaison. Néanmoins, le déplacement du camp avant la mauvaise saison est plus que jamais à l’ordre du jour.

Le sous-préfet de Dole estime lui aussi que la situation va devenir intenable pour les nomades et qu’il y a lieu de déplacer le camp. Dans un courrier du 22 juillet, il fait part de son sentiment au préfet du Doubs. Il lui signale que huit nomades [8] se sont évadés pour rejoindre la région de Belfort et qu’il « croit savoir que plusieurs de ces nomades, d’origine alsacienne et parlant allemand sont allés se plaindre à la Kommandantur qui a dépêché des officiers sur place. Ceux-ci n’auraient pas dissimulé leur indignation, à la vue de l’état de repoussante saleté de cette installation incomplète, inconfortable, sans égard pour les plus élémentaires précautions d’hygiène et de décence. Ces officiers auraient indiqué qu’ils adresseraient un compte rendu à la Feldkommandantur ». Et le sous-préfet d’ajouter : « il est évidemment regrettable que nous risquions, aujourd’hui, une leçon d’humanité de la part des autorités d’occupation. »

La fermeture du camp de la forêt de Chaux apparaît donc urgente. Le 4 août 1941, le préfet du Doubs fait part au commandant de la Feld-kommandantur de Besançon des difficultés rencontrées dans le camp de la forêt de Chaux.

Entre-temps, estimant que les bâtiments des Salines d’Arc-et-Senans ne peuvent être utilisés, le sous-préfet de Dole envoie le capitaine Picot procéder à un examen de l’état du fort de Salins.

C’est finalement le site des Salines qui est retenu. Il est aménagé au cours du mois de septembre 1941. Ce bref séjour dans la forêt de Chaux n’était donc que le prélude à d’autres exils.

Le départ fut fixé au 1er septembre 1941. Nous ne connaissons pas – à ce jour – le moyen de transport utilisé pour acheminer à Arc-et-Senans ces gens du voyage, estimés à un minimum de 40 personnes. 13 km les séparaient de l’ancienne Saline royale en passant par Chissey-sur-Loue. Peut-être y sont-ils allés à pied.

 

Le camp d’Arc-et-Senans

La Saline d’Arc-et-Senans, camp de rassemblement

Ainsi, les internés de la forêt de Chaux ont été transférés dans la Saline d’Arc-et-Senans. Rappelons que ce site prestigieux avait été en 1939 le Centre Départemental d’Hébergement des Réfugiés Espagnols. Il a maintenant le statut de camp de rassemblement des nomades. Par conséquent, sont autorisées à quitter le camp les familles pouvant justifier qu’un des leurs peut leur assurer des moyens d’existence réels et un domicile fixe.

internement_saline

Mais l’hébergement de ces gens n’a pas été préparé ! Les conduites électriques ont été arrachées, le matériel est dispersé ou détérioré, les douches sont inutilisables. Les appartements ne disposent pas de cheminée. Les nomades ne disposent dans le camp que de deux points d’eau courante. Le savon est absent et les WC ne sont pas en état de fonctionner. La gale ne tardera pas à se propager ; elle sera de très loin la maladie la plus fréquente et représentera l’essentiel des hospitalisations.
Chaque famille vit par ses propres moyens dans les pièces qui leur sont attribuées (1 pièce pour 3 ou 4 personnes, 2 pièces pour 8 ou 10, 3 pièces pour 10 ou 12). Hormis une cantine pour les plus nécessiteux, les structures communautaires sont quasi-inexistantes.

Les services de ravitaillement adressent chaque mois au chef de camp des tickets d’approvisionnement qui sont remis aux familles au prorata de leur importance. Les nomades peuvent couper gratuitement le bois dont ils ont besoin dans la forêt voisine, pour alimenter une vingtaine de poêles dont les évacuations, passant par les fenêtres, noircissent les façades.
Les nomades de nationalité française (les plus nombreux) bénéficient de prestations sociales. Mais les autres restent démunis. En décembre 1941, on admettra trente personnes à la cantine à la charge de l’État. En mars 1942, le chef de camp transmettra au préfet soixante-dix-sept demandes d’allocations spéciales

Les ressources d’une partie des nomades proviennent des salaires de ceux qui ont trouvé un emploi. En effet, les employeurs locaux sont demandeurs de main d’œuvre. Ainsi, courant 1942, vingt-quatre hommes sont embauchés. Ils seront quarante-six en juillet 1943.

L’encadrement est confié à quatre préposés aux douanes. La discipline est quasiment inexistante. Pas de règlement écrit. Les autorisations de sorties sont facilement obtenues. Les évasions vont bon train car le mur d’enceinte n’est pas très haut (3 à 3,50 m) et les arbres qui le bordent en facilitent le franchissement. On assistera donc à de nombreux retours accompagnés par les gendarmes.
L’administration du camp est d’autant plus difficile que les moyens manquent, et le préfet, à plusieurs reprises, devra relancer le Secrétaire d’État à l’Intérieur.

La Saline d’Arc-et-Senans, camp d’internement

Le nombre des évasions est devenu préoccupant. De plus, la présence quasi-permanente de nomades à Arc-et-Senans, dont certains ont obtenu l’autorisation de loger dans le village, est vécue comme une gêne par les habitants. Par conséquent, le 15 mai 1942, le préfet décide que, pour des « raisons de police et d’hygiène », le camp d’Arc-et-Senans doit être transformé en camp d’internement. Ce changement se traduit en particulier par la suppression des autorisations de sortie. Cela aura pour conséquence la réorganisation du camp, en particulier de la cuisine, qui sera faite pour tous les internés sur le modèle des soupes populaires.

A l’occasion de son « inspection inopinée et détaillée » du 1er juillet 1942 [9], le maréchal des logis Marcel Demougeot, commandant la brigade de Gendarmerie de Quingey, constate que la nourriture est préparée par une cuisinière d’Arc-et-Senans et que chaque famille perçoit en quantité suffisante de la paille fraîche pour renouveler les couchettes. « Les occupants du camp sont malheureusement toujours dans le même état de malpropreté. […] Vingt d’entre eux ont été reconnus atteints de gale » et dirigés sur l’hospice de Bellevaux.

Le 30 juillet 1942, le rapport du chef du camp fait état d’un effectif de 180 personnes : 43 hommes, 41 femmes et 96 enfants de moins de 18 ans. Il y ajoute le nombre de 69 évadés « susceptibles de réintégrer le camp ».

« L’eau est installée au poste de police, à la cuisine et à l’infirmerie. Deux autres robinets sont réservés aux nomades ». Seul le poste de police est éclairé par l’électricité. En ce qui concerne l’hygiène, « des mesures sont à prévoir (installations de lavabos et réinstallation des douches si possible) ». Or, dans le même temps « les nomades ont été mis dans l’obligation de se laver et nettoyer leur logement […]. Des WC sont installés à proximité des bâtiments et les nomades les utilisent actuellement au lieu de faire leurs besoins un peu partout comme ils le faisaient précédemment ».

Remarquons au passage que plus de dix mois après l’arrivée des nomades le minimum des installations sera encore « à prévoir ».
Ainsi, depuis le 1er septembre 1941, date de l’arrivée au camp des nomades, la situation ne semble pas avoir évolué. Plus de deux mois après la visite du maréchal des logis Marcel Demougeot, un rapport du 30 novembre 1942, émanant cette fois-ci de l’« Inspection générale des camps d’internement du territoire » à Vichy, relève que le camp abrite 159 nomades. 82 évadés sont dénombrés, « proportion considérable, mais […] encore inférieure à celle que l’on constate dans la plupart des camps de nomades ».

En ce qui concerne les installations matérielles : les pièces ne comportent toujours pas de cheminées utilisables ; le chauffage est assuré par des poêles dont les tuyaux passent à travers certaines fenêtres ; les chambres sont assez bien tenues mais la literie et les planchers sont infestés de puces.

Plan du camp d’Arc-et-Senans entre 1941 et 1943

Le camp est maintenant dirigé par le capitaine de gendarmerie en retraite Vernerey. Celui-ci est secondé par un brigadier-chef et un brigadier des douanes ayant sous leurs ordres dix préposés des douanes. Une infirmière-assistante sociale a été recrutée.
L’emploi du temps des internés est ainsi réglé : réveil à 7 h, appel général à 7 h 30, corvée générale de 7 h 45 à 10 h, travaux de propreté à 10 h 45, repas à 12 h, nettoyage du camp de 13 h 30 à 17 h, repas à 18 h.

Quinze hommes sont employés à l’extérieur et dix autres « romanichels » sont employés au nettoyage du camp. Les nomades disponibles « pourront être employés à casser de la pierre » que le service vicinal pourrait réutiliser. Il s’agit des 600 m3 de gravas entassés dans la cour de la saline, provenant vraisemblablement de la démolition des fours à sel. Une quarantaine de femmes « pourront exécuter des travaux de vannerie si on leur procure de l’osier ».

Le rapport signale que « la plupart des romanichels étaient en loque » et que quelques vêtement ont été envoyés par la Croix Rouge mais en nombre insuffisant , et que la plupart des nomades étant pieds nus, une paire de sabots leur a été distribuée.

Quant à l’alimentation, on constate que la cuisine est faite en commun par des femmes nomades, que les plats sont distribués à chaque famille qui les consomme dans sa chambre, mais que l’insuffisance quotidienne est de 400 calories environ par tête.

Cependant, « l’état sanitaire est bon. Il n’y a pas eu de décès, exception faite d’un vieillard de 70 ans ». Or, cinq lignes plus loin, le rapport fait état d’une soixantaine d’évacuation de « galeux » sur l’hôpital de Besançon. Puis « on relève une angine suspecte, une ophtalmie purulente, une pyodermite et de nombreux cas de dermatoses et de furonculoses avec prurit ». Par ailleurs, on constate que les 40 enfants d’âge scolaire ont un « aspect général déficient dénotant une majorité de lymphatiques ».

On lit aussi dans ce rapport qu’« il serait indispensable de distribuer du savon à l’infirmerie, qui, fait à peine croyable n’en a pas. […] En outre, les médicaments les plus courants et les plus simples sont rarissimes ». On constate que l’hygiène individuelle s’est un peu améliorée grâce à l’installation de cinq douches, « mais [que] le camp ne possède pas de linge à ce titre et les nomades, est-il besoin de le dire [souligné par nous], ignorent les serviettes de bain, si bien qu’à l’heure actuelle où il fait froid, les douches qui avaient lieu une fois toutes les semaines ont été suspendues parce que les intéressés n’avaient pas de linge pour se sécher en sortant de la douche ». Plus loin, nous lisons : « il est indispensable que les nomades soient astreints à des soins de propreté corporelle (construction de lavabos, jusqu’ici inexistants […] ».

L’auteur du rapport n’est donc pas à une contradiction près. De la même manière, combien de rapports stigmatisent l’état de saleté des nomades, tout en constatant quelques lignes plus loin que les installations nécessaires à la toilette – même le savon – font défaut ! Par ailleurs, ce rapport (page 8) date l’installation du camp au 9 juillet 1942 ; on occulte ainsi la période du 1er septembre 1941 au 9 juillet 1942, soit plus de dix mois pendant lesquels rien n’aura été fait pour assurer l’hébergement de près de 200 personnes.

Méconnaissance, stéréotypes et racisme

Le terme « nomade », utilisé alors par l’administration française, ne fait pas référence à une appartenance ethnique. Il est utilisé dans le texte de la loi de 1912 (voir ci-dessus) en référence à un statut de l’espace et dans le contexte de rapports conflictuels entre sédentaires et nomades. L’Allemagne nazie, quant à elle, les nomme Zigeuner (Tziganes) et ne retient que la référence ethnique. Or, nous avons pu constater dans ces lignes que les représentants de l’État français, sous le régime de Vichy, utilisent fréquemment le terme « romanichel », point de convergence d’un grand nombre de stéréotypes, lesquels stigmatisent encore aujourd’hui les populations nomades jugées indésirables.

Le stéréotype relatif à une personne ou à un groupe, à un objet ou à une situation, est le résultat d’un compromis inconscient entre notre besoin de rendre le monde intelligible et notre méconnaissance d’une réalité toujours complexe. Par ailleurs, avec l’expression « est-il besoin de le dire », que nous avons soulignée plus haut, nous avons l’exemple de la façon dont s’autoalimente un stéréotype.

Ainsi, les auteurs des rapports que nous avons cités s’étonnent de l’état de malpropreté des nomades internés à Arc-et-Senans, mais constatent, quelques lignes avant ou après, que l’on manque de tout pour la toilette. Or, la dimension psychologique est ignorée ici. En effet, ne sont pris en compte ni la situation d’abandon dans laquelle ils se sont trouvés pendant près d’un an, ni l’état de désespoir dans lequel sont plongés ces « fils du vent » pour qui l’enfermement équivaut à la mort.

Dans les rapports que nous avons cités, on relève fréquemment l’expression de stéréotypes négatifs à l’égard des nomades. Or, l’hostilité à l’égard de ces derniers monte d’un cran avec le rapport du préfet du Doubs du 6 avril 1943 au préfet régional. En voici deux extraits édifiants :
– « J’ai eu à cœur et je me suis proposé de faire de ces instables paresseux, des gens qui auront le goût d’une vie sédentaire, de travail et d’effort, le jour de leur libération »
– « Nous avons à faire là à une population bien spéciale. Le nomade est un être primitif qui se plaît dans la saleté, la paresse, le mensonge, le vagabondage, l’anarchie. Le nouveau genre de vie sédentaire qui lui est proposé vient rompre avec la tradition de sa race ».

Propos on ne peut plus racistes.

11 septembre 1943 : départ pour le camp de Jargeau

Les évasions se multiplient et, compte tenu de l’insuffisance numérique du personnel de surveillance, l’étendue du camp est jugée trop importante. En outre, les évasions sont facilitées par la proximité de l’agglomération d’Arc-et-Senans et de la forêt de Chaux.

Par conséquent, en mai 1943, le préfet estime « qu’il convient d’envisager le transfert du camp dans un lieu plus favorable et plus facile à surveiller » [10]. Ce sera au camp de Jargeau, dans le Loiret, département où fonctionnent depuis 1941 deux autres centres d’internement de sinistre mémoire : Pithiviers et Beaune-la-Rolande.

Le 1er septembre 1943, le préfet du Doubs demande au chef de Gare de Besançon-Viotte : 6 wagons de marchandises aménagés pour recevoir les nomades, 1 wagon de voyageurs destiné à l’escorte et 2 wagons de marchandises pour recevoir le matériel. Une première liste de 191 nomades est établie. Puis une seconde n’en comptera plus que 168, car 10 personnes ont été libérées pour travailler dans la forêt de Chaux, ainsi que 12 sur ordre de la Gestapo [11] ; et 1 est à l’hôpital.

Le départ est fixé pour le samedi 12 septembre. La veille, chaque personne s’est vu attribuer un kilo de confiture et un kilo de conserve de poisson. Le brigadier-chef Gravelle est accompagné de 20 gendarmes. Départ de la gare d’Arc-et-Senans à 8 h 45.

Le lendemain, le convoi fait une halte à Bourges, où des repas sont remis aux « voyageurs » par la Croix Rouge. Arrivée à la gare d’Orléans à 20 h 30 où attendent deux cars chargés d’assurer le transport de la gare jusqu’au camp de Jargeau, vers l’est, à une vingtaine de kilomètres. Le voyage se sera déroulé sans incident [12].

Le camp de Jargeau est un camp plus important que celui d’Arc-et-Senans. Il a accueilli jusqu’à 600 personnes. Il regroupe des nomades, mais aussi en grand nombre des réfractaires au STO [13], ainsi que des « indésirables » : prostituées, repris de justice, interdits de séjour et quelques « politiques ». Les transferts sont importants et fréquents : 285 personnes entre 1942 et 1945 : 114 réfractaires, 80 nomades, 77 prostituées, 11 indésirables, 2 étrangers et 1 administratif. 196 seront envoyés en Allemagne pour travailler dans les usines du Reich, 25 dans l’organisation Todt [14]. 20 à l’Institut du Bon Pasteur, 16 à la maison d’arrêt du camp, 6 à la Feldkommandantur et 18 à une destination inconnue [15].

Que sont devenus nos 168 nomades d’Arc-et-Senans ? Impossible de le dire pour le moment. Nos études en cours nous permettront peut-être d’en savoir plus [cf Chroniques des jours immobiles].

Notes :

1. Le terme Tsigane est le nom générique désignant les nomades originaires de l’Inde : Gitans, Manouches ou Sinti, Bohémiens, Romanichels. Ce vocable ayant un sens péjoratif, les Tsiganes prirent le nom de Roma (Rom au singulier, signifie homme). Cependant, les Roma entretiennent eux-mêmes la confusion en se nommant indifféremment Roma, Tsiganes ou Gitans.

2. La présence des familles Reinhardt et Winterstein permet de le penser.

3. Complété par la circulaire du ministre de l’Intérieur aux préfets du 29 avril 1940.

4. L’arrondissement de Pontarlier a fourni un état « néant ». Le département de la Haute-Sâone n’est pas mentionné.

5. Il demande aussi au préfet du territoire de Belfort de faire diriger les nomades se trouvant dans son département au lieu de rassemblement prévu dans la forêt de Chaux.

6. Sept à huit hommes seront effectivement occupés à des travaux forestiers.

7. Parmi les « nomades » internés, certains étaient sédentaires depuis de nombreuses années, comme en témoigne Geneviève Félix : « Avant que le cauchemar ne commence, ma mère, ses parents, frères et sœurs et grands-parents, habitaient une vieille maison de garde-barrière, à Mathay dans le Doubs. Mais cela n’a pas empêché leur arrestation » (Témoignage recueilli par Emmanuel Filhol).

8. Il s’agit de membres des familles Winterstein, Reinhardt et Laferthin.

9. Rapport du 2 juillet 1942 au préfet du Doubs – Archives départementales du Doubs, 48W2. Voir aussi le rapport du 9 juin 1942 du capitaine Chanteclair, commandant la section de gendarmerie de Besançon – Archives départementales du Doubs, 48W1.

10. Lettre au Ministère de l’Intérieur du 17 mai 1943 – Archives départementales du Doubs, 48W1.

11. Nous n’en connaissons pas les raisons. On retrouve dans ce groupe cinq personnes qui s’étaient évadées du camp d’Arc-et-Senans le 27 mars 1943 – Archives départementales du Doubs, 48W1.

12. Compte rendu du chef d’escorte en date du 15 septembre 1943 – Archives départementales du Doubs – 48W1.

13. À partir du mois de février 1943.

14. L’organisation allemande Todt assura entre autres la construction du mur de l’Atlantique.

15. P. VION, Le camp de Jargeau – Juin 1940 – décembre 1945, Centre de Recherche et de Documentation sur les Camps d’Internement et la Déportation Juive dans le Loiret, p. 73 et 74.

 

Sources :

♦ Archives départementales du Doubs : cotes 48W1 à 48W17 (sauf 48W11 non communicable), 59W4, 1Z121 et M1252.

 

Voir aussi :

Témoignage de Geneviève Chandello

Archives et documents

 

Bibliographie :

♦ Alain GAGNIEUX, Chronique des jours immobiles – L’internement des « nomades » à Arc-et-Senans – 1941-1943, L’Harmattan, 2011.

♦ Nathalie LAMBERT, L’internement des tsiganes dans les salines d’Arc-et-Senans pendant la seconde guerre mondiale : 1941-1943, maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction de François MARCOT, Université de Franche-Comté, 2000.

♦ Laurent PELTIER, Le camp de nomades des Salines d’Arc-et-Senans, 1998.

♦ Le colloque d’Arc-et-Senans : des lieux de mémoire, Actes du colloque organisé aux Salines Royales d’Arc-et-Senans les 11 et 12 mars 1999, Études tsiganes vol. 13, 1999.

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