Lettre du 16 mai 1946

460516Ateliers de Di An (1), le 16 Mai 1946

Mes très chers parents, ma très chère sœur,

Encore indisponible pour le service du fait de ma foulure du pied droit, je trouve en cette matinée ventée quelques instants pour vous envoyer une Xème lettre. Il est exactement 11h20, ce qui donne 6h20 à Paris. Je suis debout depuis 7 bonnes heures. De votre côté vous êtes peut-être encore au pays des songes. Papa, certainement, entretient amoureusement ses plates-bandes, mais Maman et Mademoiselle (sans oublier Monsieur le Chat) doivent encore ronfler.

Aujourd’hui un vent frais venu du S.E. nous apporte une baisse de température, quoique le thermomètre marque 28°. Il est vrai que ces derniers temps il oscillait autour de 31-32. Le ciel se couvre d’abondants nuages noirs et il est fort probable qu’une bonne averse nous tombera sur les reins cet après-midi. Lorsque l’on parle d’averses dans ce pays, je vous prie de croire qu’elles sont soignées. Les parapluies et les imperméables ne servent à rien : aussi, lorsque pour une raison quelconque nous sommes obligés de mettre le nez dehors sous une averse, sortons-nous le torse nu, les pieds chaussés de nu-pieds. La période des moussons en est à son début: il y en a pour plusieurs mois maintenant.

    Au cas où vous ne receviez pas ma dernière lettre, j’ai l’honneur de vous annoncer que je vous ai expédié 4 colis de marchandises destinées à améliorer votre ordinaire, bien maigre paraît-il !… Vous recevrez donc dans 3 semaines environ 1 colis de 2k500 de riz, 1 colis de 2k500 de café, 1 colis de 2k500 de thé, 1 colis de 2k500 de poivre. Le poivre et le thé introuvables en France vous permettront peut-être de faire de l’échange avec la bouchère ou l’épicière. Enfin, vous verrez ! J’attends toujours le N° de la pointure de vos chaussures pour vous en expédier.

    Ici la vie de poste pleine d’aventures, d’imprévus continue. La colonie est vraiment un pays splendide. Je plains les pauvres « zazous » de Paris et d’ailleurs qui le soir se dirigent vers telle ou telle boîte de nuit de Montmartre ou tel ou tel dancing pour s’exténuer à placer un pas devant l’autre au son d’une musique barbare que l’on appelle le swing. Et pourtant, Dieu sait si notre Indochine manque de jeunes bras pour la relever. Des places magnifiques sont offertes en ce moment dans les plantations et les diverses maisons de commerce. Mais à quoi bon écrire cela ! La jeunesse préfère les trottoirs et les plaisirs. La vie est tellement passionnante ici que certains ingénieurs de la Compagnie Ferroviaire d’Indochine sont restés dans ce pays vingt-trois ans sans rentrer en France.

    A part cela que devenez-vous ? J’aimerais bien le savoir. J’attends toujours de vos nouvelles; de même que St-Usage, Chaumergy, Commandant Henry, Matras, Mulhouse,… Il est vrai que vos lettres montent à Hanoï avant de nous parvenir paraît-il ? […] Seule une jeune fille de Marseille pense à moi. Je reçois des lettres d’elles datées des 12 et 17 avril de cette année. […]

    Pour terminer je vous dirai que nos opérations s’effectuent toujours au même rythme et que le Viet-Minh en voit de dures. Je termine en espérant que cette missive vous trouvera tous en excellente santé. Je vous serre tous sur mon cœur et vous embrasse bien fort.

Serge

Sous-Lieutenant Jeandot Serge

5ème compagnie

S.P. 53.342

Notes :

1. Non localisé. Je ne suis pas sûr de l’orthographe (ou Mi Au, ou Mi Mu).

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